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Faites vous-même votre malheur - Paul Watzlawick

"Vivre en conflit avec le monde et, en particulier avec les autres hommes, voilà qui est à la portée du premier venu ; mais sécréter le malheur tout seul, dans l'intimité de son for intérieur, c'est une autre paire de manches. On peut toujours reprocher son manque d'humour à son partenaire, attribuer les pires intentions à un patron, ou mettre sa propre humeur sur le compte du temps qu'il fait - mais comment s'y prendre pour faire de soi-même son pire ennemi?" (p.17-18). Voilà la raison d'être de ce manuel parodique et plein d'humour proposé par le psychologue autrichien Paul Watzlawick pour faire de sa vie un bel enfer. Les moyens pour y parvenir sont multiples et parfois bien... insidieux... Citons par exemple la glorification nostalgique du passé : "Cette manière de vivre dans le passé présente un avantage annexe : elle ne laisse guère de temps pour s'intéresser au présent. Car c'est seulement en rivant son attention sur le passé qu'on est assuré d'échapper à ces changements de perspectives involontaires et occasionnels qui risquent parfois de faire opérer des virages à 90 quand ce n'est pas à 180 degrés, permettant de découvrir que le présent ne renferme pas seulement de nouvelles possibilités de malheur mais aussi de non-malheur, pour ne rien dire des possibilités absolument nouvelles." (p.23). Citons encore le concept de la "clé perdue" qui introduit l'idée qu'il n'existe qu'une seule solution pour chaque problème et que si elle n'a pas encore produit l'effet désiré, "il suffit d'insister". Ainsi, les techniques d'autosuggestion, de conduites d'évitement, du "gardez-vous d'y arriver", d'"alternative illusoire", de "sois spontané" ou de collusion, sont selon l'ironique et enjoué Paul Watzlawick, autant de modèles à suivre pour tous les candidats au malheur...

A cette lecture, on sourit, on rit un peu jaune, on s'étonne, on se questionne... mais surtout, on se rend compte que l'on a besoin de personne pour se mettre des bâtons dans les roues et on... relativise. Et rien que pour cela, ce petit livre facile d'accès et sans prétentions est à lire et à relire par les pessimistes, superstitieux et fatalistes... de tout poil ! D'ailleurs, avec tout le respect que je dois à Jean-Paul Sartre, je suis plus que jamais convaincue après cette lecture, que l'enfer ce n'est pas les autres, c'est nous-même et notre incompréhensible mais désormais appréhendable appétence au malheur... 

Enfin, si vous souhaitez à votre tour "faire vous-même votre malheur", n'hésitez pas à vous procurer ce passionnant livre via Amazon en cliquant sur le lien suivant : Faites vous-même votre malheur.

Citations

"A proprement parler, la vengeance n'existe pas. La vengeance est un acte que l'on brûle de commettre alors que l'on est impuissant et parce que l'on est impuissant : dès que le sentiment d'impuissance disparaît, le désir de vengeance s'évapore avec lui." (p.65)
"Pour le pur, tout est pur ; mais le pessimiste, au contraire, saura découvrir le pied fourchu, le talon d'Achille, ou tout autre métaphore dans le champ de la podiatrie." (p.96)
"Le croire, ce serait non seulement savoir que nous sommes les artisans de notre propre malheur, mais comprendre que nous pourrions tout aussi bien construire notre bonheur." (p.113, extrait de l'épilogue)
"Tout est bien... Tout. L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux. Ce n'est que cela. C'est tout, c'est tout ! Quand on le découvre, on devient heureux aussitôt, à l'instant même..." (p.114, extrait des Possédés de Dostoïevski)

Détails bibliographiques

  • Titre : Faites vous-même votre malheur
  • Auteur : Paul Watzlawick
  • Traducteur : Jean-Pierre Carasso
  • Éditeur : Seuil
  • Collection : Points
  • Date de parution : Novembre 2009
  • Nombre de pages : 116 p.
  • ISBN : 978-2-7578-1574-8
  • Photo de couverture : © François Guizot (1787-1874), homme politique et historien français, Caricature de Beyle, 1867
  • Photo de 4ème : © Roger Viollet

Comic Art Propaganda - Fredrik Strömberg

On parle souvent du pouvoir des mots mais celui de l'image est redoutable : média populaire par excellence, la bande-dessinée a été utilisée dès son apparition comme outil de propagande pour véhiculer toutes sortes de messages. Dans cette truculente compilation de planches aux desseins piégeux (ou non selon les convictions propres à chacun), Fredrik Strömberg convie ses lecteurs avec ironie et dérision à un grinçant voyage iconographique spatio-temporel. Jouant à l'excès sur les stéréotypes socio-culturels, chargés de communication, publicistes et autres gens du métier qui ont bien saisi le potentiel manipulateur de l'image, ont exploité cette formidable manne pour rallier à peu de frais et parfois sans résistance, un maximum d'adhérents à leurs causes politiques, idéologiques, économiques ou sociales: racisme, guerre, sexe, religion, éducation, la propagande par la bande-dessinée touche à tous les domaines... D'ailleurs, qu'elle soit positive ou négative, cette manipulation par l'image reste aux yeux de Fredrik Strömberg, de la propagande. Illustré par des planches ou des posters issus de bande-dessinées (pour la plupart américaines), cet ouvrage doté d'un riche appareil critique, offre malgré des mises en perspective parfois tirées par les cheveux, d'intéressantes pistes de décryptage sur le dessin de propagande et... une surprenante sélection d'images comme la première de couverture (partie supérieure) où l'on voit Daredevil cogner un Hitler effrayé (Bob Wood) ! Aussi, méfions-nous de la propagande par l'image et apprenons à remettre en doute cette célèbre expression de Saint Thomas : "Je ne crois que ce que je vois"...

"Us vs Them" ou les figures de l'altérité


Largement exploités dans les messages de propagande politique ou idéologique, les stéréotypes raciaux ont fait les affaires des dessinateurs et caricaturistes pendant des décennies. Usant des clichés les plus grotesques, ceux-ci se sont régalés à dessiner les asiates avec des faces de rats ou de cochons, les noirs avec des têtes des singes, les juifs avec un nez crochu... pour faire croire à la pingrerie, à la sournoiserie ou encore à la sauvagerie des uns et des autres (lire à ce sujet "De l'indigène à l'immigré", chronique de l'étude de P. Blanchard et N. Bancel). Cette exploitation outrageuse des figures de l'altérité a donné lieu à des campagnes de propagande ou de publicité malheureusement très efficaces dont il faut apprendre à se méfier (cf. le célèbre Coming Man qui a contribué à propager la peur du "péril jaune"...).
Crédit image : The Coming Man, G. Keller, 1881

War ? What it is good for ?


Qu'on se le dise : guerre et propagande ont toujours formé un duo indéfectible. Canal de diffusion par excellence de la propagande de guerre, l'image a souvent servi les desseins guerriers de toutes nations. Qu'il s'agisse de recruter de nouveaux soldats, d'encourager l'effort de guerre des civils ou encore de faire croire à la supériorité militaire de la nation, les dirigeants politiques ont tous recouru à l'image et donc à la propagande, pour manipuler les consciences. Comment par exemple expliquer que Saddam Hussein ait été considéré comme un héros dans les pays du Moyen-Orient (cf. biographie dessinée par Unnikrishnan Kidagoor, Santhosh Manarcad et Shaji Marhew) ? Comment sinon comprendre la campagne anti-nucléaire véhiculée par Keiji Nakazawa dans son manga autobiographique, Gen d'Hiroshima au début des années 70 ? En fait, quelles que soient les intentions de leur auteur, Fredrik Strömberg montre que les oeuvres présentées dans ce chapitre relèvent bel et bien de propagande idéologique...
Crédit image : Daredevil battles Hitler, Bob Wood, 1941

You Dirty, Rotten Commie Bastard!


La guerre des images est le fer de lance de la guerre des idées et les politiques, militants et autres activistes ont trouvé avec la bande-dessinée un formidable moyen de mener leurs combats. En effet, lorsqu'un discours ou un article exige des efforts pour sa compréhension et son interprétation, le dessin lui, s'impose naturellement de façon plus directe. Et c'est en cela qu'il constitue un puissant outil. La propagande communiste en est l'un des exemples les plus évocateurs mais citons aussi la bande-dessinée Octobriana portée par le PPP (Progressive Political Pornography), groupe dissident russe. Ou encore l'Oncle Picsou, célèbre figure disneysienne de l'idéologie impérialiste dont on comprend bien la position anti-communiste ainsi résumée : You Dirty, Rotten Commie Bastard! Plus surprenant pour ma part, j'ai découvert l'existence d'Aventures de Tintin (Breaking Free), parodie anarchiste publiée sous le pseudonyme de J. Daniels qui démontre bien le pouvoir idéologique exercé par l'image. A découvrir...
Crédit image : The Adventures of Tintin : Breaking Free, J. Daniels, 1999

Social Seduction, une question de moeurs


Présente là où l'on ne l'attend pas forcément, la propagande sait aussi s'immiscer dans la vie publique : éducation, santé, sexualité, religion... tous ces domaines qui relèvent de la moralité et de la sphère publique, n'échappent pas à cette redoutable machine largement exploitée par les états et leur gouvernement pour diligenter les affaires de moeurs et les questions sociétales. Ainsi, la "Comic Code Authority" (ou CCA) a par exemple été créée et habilitée par le gouvernement américain pour exercer une censure sur les publications considérées comme dangereuses pour les jeunes publics. D'autres initiatives propagandistes cette fois-ci orientées sur "le bien et le mal" ont également vu le jour dans le cadre de campagnes anti-drogue, anti-avortement, anti-nucléaire, anti ou pro-religieux, etc. Bref, à travers la bande dessinée propagandiste, chacun a su tirer son épingle du jeu pour manipuler les foules... Et Fredrik Strömberg ne tarit pas d'exemples...
Crédit image : Logo officiel de la Comic Code Authority (CCA)


Aussi, afin de constater par vous-même la richesse de cette étude iconographique sur la propagande à travers la bande-dessinée (la version ici commentée est celle en anglais), notez que vous pouvez vous procurer ce beau livre sur Amazon, via le lien suivant : La propagande dans la BD : Un siècle de manipulation en images.


Détails bibliographiques


  • Titre : Comic Art Propagande
  • Sous-titre : A Graphic History
  • Auteur : Fredrik Strömberg
  • Préface : Peter Kuper
  • Éditeur : St Martin’s Griffin
  • Date de parution : Juillet 2010
  • Nombre de pages : 176 p.
  • ISBN :  978-0312596798
  • Images de 1ère de couverture : © Bob Wood, Daredevil Battles Hitler et Is this Tomorrow ?

Grands reportages à l'étranger - Albert Londres

Audacieux témoin de son époque, Albert Londres a sillonné le monde pour ramener ses récits aux tonalités sans pareille. Grand reporter engagé, cet envoyé "très" spécial du début du siècle dernier, a légué au patrimoine littéraire français un immense héritage qui continue de nos jours à questionner ses lecteurs. Pour cette édition de 2017, Arthaud propose une belle compilation de ses grands reportages en Chine (La Chine en folie, 1922), en Argentine (Le chemin de Buenos Aires, 1927), en Afrique subsaharienne (Terre d'ébène, 1929), en Palestine (Le juif errant est arrivé, 1930), dans le Golfe Persique (Pêcheurs de perles, 1931) et dans les Balkans (Les Comitadjis, le terrorisme dans les Balkans, 1932). Ce tour du monde des années 1920-1930 en compagnie d'Albert Londres dénonce non sans cynisme la sempiternelle folie des hommes. De la fin de l'Empire du Milieu, de la traite des femmes blanches en Argentine, de l'exploitation des travailleurs noirs par les colons français au Congo, de l'antisémitisme en Europe, de la pêche de perles en Arabie et du terrorisme des nationalistes macédoniens, le reporter brosse ainsi le tableau d'une humanité malade de ses égarements. (Re)lire aujourd'hui ces précieux témoignages est aussi instructif qu'effrayant parce que l'on se rend compte que près d'un siècle a passé et que (presque) rien n'a changé excepté le système politique chinois : on parle désormais d'esclavage moderne (traite des êtres humains, esclavage sexuel, servitude pour dettes, travail forcé) pour décrire les pratiques honteuses décriées par Albert Londres, preuve qu'elles perdurent. De même que les conflits intercommunautaires ainsi que les actes terroristes qui peuvent en découler. Aussi, (re)découvrir cette plume engagée (parfois trop candide ou désuète) constitue t-il à la fois un acte militant contre les injustices sociales et une belle occasion de voyager à travers l'histoire du monde. Pour ces raisons, mais aussi parce que cet ouvrage est un beau livre au prix très accessible, n'hésitez pas à vous lancer dans cette lecture qui ne manquera pas de vous surprendre ou de vous révolter...

Si vous souhaitez à votre tour (re)découvrir la plume d'Albert Londres, notez que vous pouvez vous procurer cet ouvrage sur Amazon via le lien suivant : Grands reportages à l'étranger.

Détails bibliographiques


  • Titre : Grands reportages à l'étranger
  • Auteur : Albert Londres
  • Éditeur : Arthaud
  • Collection : Classique Arthaud
  • Date de parution : Mars 2017
  • Nombre de pages : 859 p.
  • ISBN : 978-2081389779
  • Photo de couverture : © Collection Prix Albert Londres
  • Photo de 4ème : © Henri Martinie / Roger Viollet

Les meilleurs ennemis - Jean-Pierre Filiu et David B.

Jean-Pierre Filiu n'en est pas à son premier coup d'essai en matière de collaboration avec des dessinateurs de BD : ayant travaillé avec Cyrille Pomès sur Le Printemps des arabes (2013) et La Dame de Damas (2015), l'historien spécialiste du monde arabe s'attelle cette fois-ci en compagnie de David B., aux relations historiques houleuses entre les États-Unis et le Moyen-Orient. Remontant de la fin du XVIIIe siècle aux premiers balbutiements du jeune État américain, l'historien dépeint un riche bassin méditerranéen à la fois convoité par les grandes puissances européennes et revendiqués par les pays du Moyen-Orient. Si la piraterie fait rage dans la région depuis longtemps entre chrétiens et musulmans, l'arrivée des États-Unis dans la partie va durablement changer la donne et bouleverser l'histoire du monde... Ainsi, ce coffret qui réunit les 3 tomes de cette trilogie sur Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (Première partie 1783-1953, Deuxième partie 1953-1984 et Troisième partie 1984-2013), offre t-il l'occasion d'appréhender très (trop) furtivement les enjeux diplomatiques et géopolitiques qui régissent encore notre monde actuel...

"Les meilleurs ennemis", projet éditorial trop ambitieux ?


Aussi intéressant et louable que puisse être ce projet éditorial, on en regrettera (ce qui peut paraître paradoxal) son ambition : difficile voire impossible en effet de retracer même en 3 tomes, la complexité et la densité des événements qui ont ponctué et conditionné les relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (terme apparu en 1902) depuis le XVIIIe siècle à nos jours. Le choix du format qui a certainement exigé de multiples ellipses narratives (entre 95 et 115 pages par tome), les fréquents aller-retours dans le temps, les nombreux acteurs évoqués et la quantité de faits relatés, les focalisations parfois longues sur certains événements ou certaines anecdotes et les choix d'illustrations de David B. (dont j'apprécie habituellement le travail mais qui, dans ce contexte ne me paraissent pas adaptés) ne permettent malheureusement pas une bonne appropriation du récit par le lecteur. Les illustrations caricaturales m'évoquent plus des dessins de presse qu'un véritable travail de roman graphique au sens large du terme. Et comme si le travail du scénariste et celui du bédéiste ne se parlaient pas, je n'ai pas réussi à apprécier les textes et les dessins en même temps : ma lecture était accaparée soit par les uns soit par les autres mais il m'a été difficile d'en faire une lecture en parallèle. Dommage car l'expertise de l'historien sur le monde arabe et sur l'Islam contemporain est digne d'intérêt, de même que le traitement graphique du dessinateur. N'aurait-il pas mieux valu cibler quelques événements ou restreindre la période couverte ? Ou peut-être créer une série plus longue ? Ou peut-être encore carrément sacrifier la classique mise en page bédéesque au profit d'un récit alternant les textes et les images ? Ou encore... Je ne sais pas. Par contre, ce qui est certain, c'est que la déception était au rendez-vous. Et à bien y réfléchir, je dois bien avouer que même si les romans graphiques font en général de beaux livres, au final, un bon essai même au format de poche, reste une valeur sûre...

Pour vous faire votre propre idée, notez que vous pouvez vous procurer le coffret complet sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis I, II, III: Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (1783-2013)

Première partie : 1783-1953

À la fin du XVe siècle, les pays musulmans d'Afrique du nord profitent de la dynamique de la conquête ottomane pour mener leur jihad et étendre leur emprise sur la Méditerranée. Les puissances européennes comme la France, l'Angleterre ou l'Espagne résistent en bombardant les ports d'Alger, de Tunis ou de Tripoli au cours des XVII et XVIIIe siècles. Les conflits font rage en Mare Nostrum. Au début du XIXe siècle, le monde découvre les barbares mauresques. Les États-Unis récemment indépendants entrent dans la danse. Une guerre éclate entre pirates de Tripoli et expéditionnaires américains (siège de Tripoli en 1803). 1830 voit la fin de la piraterie barbaresque avec la prise d'Alger par une expédition française qui met fin à la régence. Les hostilités se poursuivent. Ce n'est qu'au cours de la 2nde Guerre mondiale que les États-Unis s'intéressent à l'Arabie Saoudite (indépendante de la France et de la Grande-Bretagne) pour subvenir à ses besoins en pétrole. L'opposition du président Wilson aux mandats français et britannique ainsi que son soutien aux droits des arabes en Palestine assure aux États-Unis une alliance durable avec l'Arabie Saoudite dès 1945. De son côté, la Perse, zone richement pétrolifère, est occupée au nord par les troupes russes et au sud par les troupes britanniques. Des émeutes éclatent en Iran et le Shah est contraint d'abdiquer au profit de son fils qui autorise la présence alliée sur son territoire. L'URSS revendique des concessions pétrolières alors que les indépendantistes s'affirment. Les États-Unis font pression sur les britanniques pour des intérêts plus élevés de l'Anglo-Iranian Oil Company en faveur de l'Iran (cf. coup d'état de 1953 en Iran). C'est le début de la Guerre froide qui met fin au temps des puissances coloniales...

Si vous souhaitez vous procurer ce premier tome de la trilogie, rendez-vous sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis - Première partie 1783/1953. Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient 
                                                               

Deuxième partie : 1953-1984


Années 50 : la Guerre de Corée (1950-1953) signe le début de la Guerre froide entre les États-Unis et l'URSS. Cette guerre par pays interposés embrase toute la planète. Les jeux d'alliances fomentés par les deux grandes puissances soviétique et américaine et les conflits armés alimentés par des prises de position et des intérêts géopolitiques divergents déchirent le monde arabe : la Guerre des 6 jours, la révolution iranienne, le conflit israélo-arabe, l'invasion de l'Afghanistan en 1979 et la Guerre du Liban (1982-1984) accentuent la polarisation israélo-arabe face à l'arabo-soviétique symbolisée par la confrontation des démocraties occidentales contre les régimes communistes. Cette Guerre Froide notamment marquée par une insensée course à l'armement nucléaire est davantage idéologique et politique que territoriale. Elle durera jusqu'à l'éclatement de l'URSS en 1989 et son démantèlement en 1991.

Pour découvrir ce 2eme tome de la trilogie, rendez-vous sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis (Tome 2-Deuxième partie : 1953-1984): Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient  

Troisième partie : 1984-2013

A la fin des années 70, la "Seconde Guerre Froide" engagée par Ronald Reagan (1981-1989) se solde par un échec. La Révolution iranienne de 1979 et la Guerre Iran-Irak (1990-1991) et l'invasion de l'Afghanistan en 1979 bouleversent la donne : l'invasion du Koweït par Saddam Hussein redéfinit les jeux d'alliance. Élu en 1992, Clinton se désintéresse du conflit israélo-palestinien suite à la signature de l'accord entre Rabin et Arafat reconnaissant simultanément Israël et l'OLP ainsi que l'autonomie de la Cisjordanie et de Gaza sous l'autorité palestinienne. Mais la colonisation israélienne se poursuit et les attentats se multiplient. La zone s'embrase de nouveaux conflits. Oussama Ben Laden en profite pour lancer son jihad contre les États-Unis qui ripostent en bombardant les bases militaires d'Al-Qaïda en 1998. Pendant ce temps, Saddam Hussein poursuit sa politique. Destitué en 1998, Clinton laisse la place à Georges Bush Junior qui relance le dossier israélo-palestinien. Les attentats du 11 septembre 2001 déchaîne les violences et l'escalade à la violence. Khadafi s'allie aux USA. Bush bombarde l'Irak. En 2004, Ben Laden confirme sa politique d'usure contre les USA. Arrivé au pouvoir en 2008, Obama tente d'apaiser la situation explosive entre la Palestine et Israel mais ses efforts restent vains devant l'entêtement de Netanyhaou à poursuivre la colonisation. En 2010, Ben Laden est tué dans un raid américain. En 2011, le Printemps des arabes bouleverse de nouveau la donne : la Tunisie, la Libye, l’Égypte et la Syrie doivent faire face à des contestations de plus en plus virulentes : des guerres civiles éclatent de partout. Les USA ne peuvent intervenir directement. Poutine s'allie à Bachar Al Assad. Les extrêmistes en profitent pour semer la terreur alors que la Guerre civile en Syrie se poursuit inlassablement...

Pour découvrir ce troisième tome des Meilleurs ennemis, vous pouvez vous le procurer sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis (Tome 3-Troisième partie : 1984-2013): Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient   

Détails bibliographiques

  • Titre : Les meilleurs ennemis (coffret comprenant les 3 tomes de la BD)
  • Sous-titre : Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (1783-2013)
  • Scénario : Jean-Pierre Filiu
  • Dessins : David B.
  • Éditeur : Futuropolis
  • Date de parution du coffret : Novembre 2016
  • ISBN : 2754817638
  • Illustrations du coffret : © David B.

Le génocide voilé - Tidiane N'Diaye


 
Le Génocide voilé dont il est ici question, se rapporte à la traite négrière menée par les arabes lors les conquêtes arabo-musulmanes de l'Arabie et de l'Afrique subsaharienne du Moyen-Âge jusqu'au début du XXème siècle. S'il est vrai que l'esclavagisme a sévi dans toutes les civilisations depuis des temps immémoriaux (on parlera plutôt de servage dans les civilisations d'Afrique noire ou en Égypte avant les conquêtes arabo-musulmanes), cette "enquête historique" de Tidiane N'Diaye (expression utilisée par l'éditeur), nous apprend que l'expansion à grande échelle, voire industrielle de la traite négrière en revient sous couvert d'une islamisation aux desseins civilisateurs, aux arabes. L'idée n'étant pas de dédouaner les horreurs du commerce triangulaire mais de démontrer que l'esclavage n'est pas une exclusivité européenne, l'auteur met l'accent sur le trafic d'humains que les arabes ont initié et entrepris de façon commerciale pendant près de treize siècles au delà même de l'abolition de l'esclavage liées aux traites occidentales. Ainsi, les razzias organisées par les peuples arabo-musulmans dans les tribus africaines concernaient non seulement les biens matériels comme le bétail, les récoltes, etc., mais également les populations qui étaient ensuite vendues comme esclaves. Fondée sur des théories raciales, la traite négrière transsaharienne est mal connue, presque occultée par ce que l'auteur désigne comme le "Syndrome de Stockholm à l'africaine"...

La traite négrière transsaharienne, un génocide voilé ?

Souhaitant ouvrir la voie vers de nouvelles études sur le sujet, Tidiane N'Diaye déclare au sujet de la traite transsaharienne "qu'il est donc difficile de ne pas qualifier cette traite de génocide de peuples noirs par massacre, razzias sanglantes puis castration massive. Chose curieuse pourtant, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l'oubli, souvent au nom d'une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C'est en fait un pacte virtuel  scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux qui aboutit à ce déni." (p. 271). Lourdes de sens, ces conclusions qui s'appuient sur un riche travail de documentation, sur d'importants travaux de recherches, sur une bibliographie fouillée et sur des témoignages, questionnent. Pour la lectrice "naïve" que je suis, il m'a été difficile de passer sur cette lecture sans être bousculée par mon ignorance du sujet. Pour peu, on penserait "presque" que la traite transatlantique a été "moins pire" que celle des arabes et c'est là toute l’ambiguïté du propos : si la démarche reste intéressante, la liberté de ton de l'auteur dérange car le discours (audacieux et polémique s'il en est) frise plus d'une fois le règlement de comptes et s'éloigne de l'essai historique. Dommage, car ce livre est riche de contenus historiques. Dans tous les cas, il mérite de relancer le débat et offre de belles pistes de lectures pour approfondir les connaissances sur le sujet. À découvrir pour vous faire votre propre avis sur la question !


Si vous souhaitez découvrir cet ouvrage à votre tour, rendez-vous sur le lien suivant pour vous le procurer : Le génocide voilé: Enquête historique


Détails bibliographiques

  • Titre : Le génocide voilé
  • Sous-titre : Enquête historique
  • Auteur : Tidiane N'Diaye
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2017
  • Nombre de pages : 311 p.
  • ISBN : 978-2--07-271849-6
  • Photo de couverture : © Stuart Franklin / Magnum Photos (détail)

 

Immigrés de force - Pierre Daum

C'est par hasard que Pierre Daum, journaliste à Libération, s'est intéressé aux immigrés indochinois en France de 1939 à 1952. Dépêché par le journal pour couvrir les grèves de l'usine Lustucru d'Arles, le journaliste visite le musée du riz du Sambuc et découvre que les premiers planteurs de riz de Camargue sont des travailleurs indochinois immigrés. Retraçant le parcours de cette main d’œuvre indigène recrutée de force et débarquée au camp de Mazargues près de la prison des Baumettes à Marseille avant d'être envoyée dans toute la France, Pierre Daum met la lumière sur cette main d’œuvre indochinoise qui a constitué une ressource précieuse pour l'État français. C'est ainsi que 20 000 vietnamiens ont été recrutés en 1939-1940 pour participer à l'effort de guerre. Après la Défaite en 1940, 15 000 de ces indochinois restent bloqués en France jusqu'à la fin de la guerre et même au delà jusqu'en 1952... Repliées dans la zone libre dans le sud de la France, les compagnies de travailleurs indochinois sont alors mobilisées pour planter le riz en Camargue ou pour travailler dans les Salins de Giraud... Un travail d'enquête et de collecte de témoignages passionnant sur cet épisode méconnu de l'histoire coloniale française...

Le recrutement de la main d’œuvre indigène (MOI) indochinoise dans les années 1939-1940


En 1939, la France entre en guerre. Elle appelle les indochinois à servir la "Mère Patrie" pour travailler dans les usines d'armement (poudrières) ou dans les administrations. Des campagnes de "recrutement forcé" sont lancées en Indochine. Sur les 90 000 recrutements escomptés, 20 000 travailleurs indochinois partiront pour servir la France. Parmi eux, certains ont décidé de s'engager pour découvrir la France. Mais la plupart d'entre eux sont partis car ils n'avaient pas le choix : "Grâce à la collaboration des élites indigènes, relais du pouvoir colonial aussi précieux que loyal, la réquisition forcée de main d’œuvre s'organisa sans rencontrer la moindre résistance. Dans chaque village est donné aux familles composées d'au moins deux enfants mâles âgés de plus de dix-huit ans d'en mettre un à disposition de la Mère Patrie. En cas de refus, le père des enfants ira en prison." (p. 33-34). Si la différence entre réquisition forcée et engagement volontaire s'est faite en fonction du niveau d'études, notons que 96% des ONS (Ouvriers Non Spécialisés) pour la plupart des paysans illettrés, ont tous été recrutés contre leur gré.

Des ONS servant pour la patrie mais parqués dans des camps séparés de la population locale


Logés dans des camps comme celui de Mazargues (à Marseille) ou dans certaines villes comme Sorgues (Vaucluse), Bergerac (Dordogne), Toulouse ou Vénissieux, les ONS indochinois se destinent à des travaux pénibles à des taux de rémunération dérisoires (ils gagnent pour beaucoup d'entre eux 10 fois moins que les ouvriers français). Ces camps accueillent exclusivement des ONS vietnamiens. La discipline y est stricte et les conditions de vie y sont rendues difficiles par une administration parfois sévère et injuste (les conflits intercommunautaires alimentés par les querelles idéologiques et politiques - forte mobilisation syndicale CGT autour des combats trotskystes/communistes - n'y sont pas rares). La barrière de la langue constitue un obstacle d'autant plus handicapant pour les ONS que peu d'entre eux parlent le français. L'accueil qui leur est réservé par les populations locales oscille entre curiosité et défiance Ces ONS considérés comme rusés et apathiques en raison des préjugés véhiculés par les discours colonialistes intriguent autant qu'ils ne rebutent. Considérés par certains comme des voleurs et ignorés ou rejetés par une grande partie de la population, certains de ces travailleurs noueront malgré tout de forts liens avec les français.

Immigrés de force, une enquête éclairante sur la MOI indochinoise


Précieuse parce qu'elle rapporte les témoignages des derniers ONS encore vivants de l'époque et qu'elle compile des patientes recherches de terrain et notamment aux archives nationales d'Outre-Mer, cette enquête de Pierre Daum (2009) qui se veut être un pavé jeté dans la mare, devrait stimuler l'intérêt autour de ces questions. En effet, si l'histoire de France est aujourd'hui devenue envisageable au regard de son passé colonialiste, c'est aussi grâce au caractère patrimonial et mémoriel de ce genre d'enquêtes : permettant de déconstruire les idées reçues sur les missions civilisatrices de la France auprès des "peuples indigènes" et de tordre le cou aux préjugés sur les communautés immigrées (de force ou non d'ailleurs), cet ouvrage court et accessible s'ouvre sur une page oubliée de l'histoire et se referme, on l'espère, sur de nouvelles perspectives de recherche et de nouveaux modèles de pensée...


Enfin, si vous vous intéressez à l'histoire de l'Indochine, je ne saurai que vous recommander de découvrir Mémoires d'Indochine, carnet de recherche en ligne (blog académique) de François Guillemot, Ingénieur de recherche et historien du Vietnam contemporain. Vous y trouverez une profusion d'articles, de références, de documents et d'actualités intéressants sur le sujet.

Riz amer - Les Indochinois en Camargue (1939-1940)


Pour aller plus loin sur cette lecture, je vous invite à visionner ce film documentaire (11 min.) qui corrobore avec fidélité les éléments d'enquête de Pierre Daum sur la question.


 

Détails bibliographiques 

 

  • Titre : Immigrés de force
  • Sous-titre : Les travailleurs indochinois en France (1939-1952)
  • Auteur : Pierre Daum
  • Préface : Gilles Manceron
  • Éditeur : Actes Sud
  • Collection : Archives du colonialisme
  • Date de parution : Mai 2009
  • Nombre de pages : 278 p.
  • ISBN : 978-2-7427-8222-2
  • Photo de couverture : © Béatrice Castoriano


Les bienveillantes - Jonathan Littell

Dans la 4ème de couverture, l'éditeur souligne qu'à travers Les Bienveillantes, "Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait : l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire." C'est vrai, l'officier SS Maximillien Aue est un personnage comme on en rencontre peu dans la littérature : sa personnalité clivante voire schizophrénique, sa pathétique suffisance/indifférence et son incompréhensible complaisance habitent à travers les vicissitudes insensées de son épouvantable carrière, le parcours invraisemblable d'un bourreau nazi. Participant au "Front de l'Est" et aux campagnes d'extermination de la Shoah confiées aux Einsatzgruppen (en Ukraine et Crimée), à la "Bataille de Stalingrad" et à la "Chute de Berlin", Aue prend part activement à l'abominable odyssée de l'ère nazie. Ses mémoires s'inscrivent ainsi dans un récit fictif qui se rapprocherait selon Jonathan Littell, plus d'une démarche de réflexion littéraire inédite sur le processus de déshumanisation des bourreaux en général que sur une simple fiction basée sur des faits historiques exclusivement liés à l'Holocauste. Objet hybride s'il en est, ce roman qu'à l'instar de certains, je considère comme une "fiction critique", questionne et dérange. Pour preuve, les nombreuses distinctions littéraires qu'il a reçu de même que les innombrables critiques qu'il a suscité montrent qu'il ne laisse pas indifférent. Pour ma part, Les bienveillantes constituent un roman certes original et bien documenté, mais dont la prolixité et le mélange des genres n'est pas toujours le bienvenu. En effet, à force de citer l'histoire au service d'un travail fictionnel dans un rapport presque trop tendancieux (la personnalité très singulière de Aue manque à mon sens cruellement de cohérence tout comme d'autres des personnages comme Thomas Hauser), Jonathan Littell a fini par produire un pavé de littérature non identifié (1400 pages pour la version de poche qui font un peu l'étalage des riches connaissances de l'auteur) qui hésite entre nihilisme pour son narrateur et voyeurisme pour son lecteur. Pour autant, cet ouvrage ne manque pas d'intérêt mais si vous êtes amateur de fictions historiques plus conventionnelles traitant de la Shoah sous l'angle des bourreaux, préférez plutôt d'autres titres comme par exemple La mort est mon métier de Robert Merle ou Le Nazi et le barbier de Edgar Hilsenrath...

Ceci dit, si vous souhaitez vous faire votre propre idée de cette lecture, notez que le livre est disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : Les Bienveillantes.


Détails bibliographiques

 

  • Titre : Les bienveillantes
  • Auteur : Jonathan Littell
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2008
  • Nombre de pages : 1408 p.
  • ISBN : 978-2070350896
  • Photo de couverture : © Lucio Fontana, Concetto spaziale, 1995 (détail), ADAGP, 2008, Collection particulière, Roma


De l’indigène à l’immigré - Nicolas Bancel & Pascal Blanchard

Nous en avons tous plus ou moins conscience, la présence de populations immigrées en France est l’héritage d’une longue histoire coloniale française. Étendu au Maghreb, à l’Afrique noire et à l’Indochine, l’empire colonial français qui s’est affirmé comme une puissance économique mondiale dès le 19è siècle, s’est donné pour mission de civiliser les peuples indigènes de ses colonies. La théorie de la « supériorité raciale » paradoxalement étayée par les scientifiques de l’époque et la multiplication des expositions coloniales alimentent alors les stéréotypes coloniaux et ouvrent la voie aux fantasmes les plus grotesques à propos des populations des contrées exotiques. Dès 1945, cette hégémonie coloniale française est mise à mal par la lutte pour l’indépendance de l’Algérie incarnée par Messali Hadj et par la résistance de figures emblématiques comme Hô Chi Minh en Indochine. Les puissances coloniales doivent faire face à une crise sans précédent qui exige une refonte des discours politiques. L’image de l’indigène fait place à celle de l’immigré. Les « politiques assimilationistes » caractéristiques à la France misent désormais sur une logique d’intégration des populations immigrées mais la réalité est cruelle. Les stéréotypes et préjugés raciaux véhiculés pendant des décennies au travers de l’abondante production iconographique restent profondément ancrés dans l’imaginaire collectif et perdurent encore de nos jours malgré une prise de conscience de la résurgence du racisme et la forte mobilisation des autorités publiques et de la société civile autour de ces questions...

« Il n’y a pas de racisme sans colonialisme », Aimé Césaire, 1954


Pas de droits d’auteur cités. Source : https://www.africavivre.com/coups-de-coeur-a-lire/aime-cesaire-miriam-makeba-co-la-vie-des-grands-expliquee-aux-petits.html
Aimé Césaire avait profondément raison lorsqu’il déclarait en 1954 : « Le colonialisme porte en lui la terreur. Il est vrai. Mais il porte aussi en lui, plus néfaste encore peut-être que la chicotte des exploitateurs, le mépris de l’homme, la haine de l’homme, bref le racisme. Que l’on s’y prenne comme on le voudra, on arrive toujours à la même conclusion. Il n’y a pas de racisme sans colonialisme. » Cette citation mise en exergue au début de l’ouvrage offre une belle entrée en matière pour les spécialistes de l’histoire coloniale et post-coloniale que sont Nicolas Bancel et Pascal Blanchard. En effet, il est difficile d’évoquer le colonialisme sans dénoncer le racisme. Aussi, grâce à une approche basée sur une analyse historique, documentaire et iconographique originale, les deux auteurs proposent avec ce titre, un passionnant travail historiographique et mémoriel sur l’histoire coloniale française dont certains aspects encore malheureusement méconnus méritaient d’être étudiés et mis en en lumière. Enrichi par l’analyse d’un précieux panel de sources iconographiques d’époque, De l’indigène à l’immigré démontre en outre, la puissance de la manipulation par l’image et la façon dont l’image s’est faite l’instrument de tous les discours de propagande. Tenant en à peine 128 pages, ce livre d’ailleurs doté d’un substantiel appareil critique (illustrations, témoignages, citations, chronologies, bibliographie...), est surprenant par la richesse et la qualité de son contenu. Et à vrai dire, en ouvrant ce livre, vu son épaisseur et ses nombreuses illustrations, je m’attendais plutôt à de la littérature jeunesse. Mais l'incroyable masse critique d’informations, si elle reste accessible à des publics jeunes, peut/doit intéresser tous les publics car l’approche pédagogique, les propos argumentés et les références largement documentées permettent de nourrir une réflexion pertinente autour de l’histoire coloniale française et invitent intelligemment à approfondir ses connaissances sur le sujet. Assurément un livre à mettre entre toutes les mains !

Aussi, si vous souhaitez à votre tour vous plonger dans cette captivante histoire coloniale française, notez que vous pouvez vous procurer le livre sur Amazon via le lien suivant : De l’indigène à l’immigré


Notre rapport à l’image à travers les représentations de la figure de l'étranger


En ce qui concerne l’analyse des sources iconographiques présentées dans l’ouvrage, cette chronique ne serait pas complète si je ne lui en consacrais pas une partie. Nul n’est besoin de le rappeler, l’image a toujours constitué un puissant outil de manipulation pour les classes dirigeantes : cela a commencé avec l’ère des grandes découvertes lors desquelles les indigènes ont d’abord été représentés sur gravures puis photographiés. S’appuyant les théories du racisme scientifique et de l’anthropologie physique au 19è siècle, la communauté scientifique a bon gré, mal gré, contribué à alimenter le fantasme du sauvage et à créer l’image de l'indigène. Au fur et à mesure, ces représentations ont évolué avec les intentions de ses producteurs. Ainsi, a-t-on glissé de façon subreptice de la documentation iconographique scientifique du début du 19è siècle à la promotion événementielle grand public pour les zoos humains, les jardins d’acclimatation et les expositions coloniales de la fin du 19è siècle.

Ce que les puissances coloniales considéreraient alors comme des avancées scientifiques par rapport au nouveau concept de catégorisation des races humaines et la soif d’exotisme qui attisaient l’intérêt et la curiosité des classes aisées de la société, ont littéralement asservi et desservi les peuples des colonies françaises. En effet, les images véhiculées accentuant les attributs physiques de ses sujets de façon caricaturale ont abondamment alimenté les stéréotypes raciaux et renforcé l’idée de la supériorité de la race blanche sur les autres. Ainsi, considérés d’une part par les scientifiques comme de vulgaires objets de recherche, sollicités de l’autre par les classes sociales aisées en mal d’exotisme ou abhorrés par d’autres, les indigènes se sont-ils ainsi vus complètement dépossédés de leur image. Désormais, ils devenaient malgré eux, les têtes d’affiche de campagnes de communication en tous genres : après les thèses anthropologiques et les expositions coloniales, l’image des indigènes a servi à la propagande militaire, aux campagnes de publicité ou plus récemment et paradoxalement aux campagnes de prévention et de lutte contre le racisme. Tantôt réduits à des objets, tantôt vantés pour la richesse de leur diversité, les anciens peuples colonisés de France qui sont finalement passé du statut d’indigène à celui d’immigré, restent malgré eux victimes de l’exploitation outrageuse de leur image...

Et au final, la figure de l’étranger, peu importe qu’on lui prête des intentions scientifiques ou propagandistes, qu’on la désigne sous le nom de campagne d’information, de renseignement ou qu’on l’utilise à des fins publicitaires, doit nous rappeler comme l’avait si bien exprimé Aimé Césaire, « qu’il n’y a pas de colonialisme sans racisme ». Aussi penser et repenser notre rapport à l’image et en l’occurrence notre rapport à la figure de l’étranger à travers notre connaissance de l’histoire coloniale française, participe d’un travail de mémoire auquel nous ne devons pas nous dérober pour lutter durablement contre le racisme et les discriminations...


Détails bibliographiques


  • Titre : De l’indigène à l'immigré
  • Auteurs : Nicolas Bancel et Pascal Blanchard
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Découvertes Gallimard Histoire
  • Date de parution : Février 1998
  • Nombre de pages : 128 p.
  • ISBN : 978-2070534296
  • Photo de couverture : © Couverture de l’album de l’Exposition coloniale de 1931, Photomontage de Cloche